vendredi 4 mai 2012

Dimanche, on vote :

 “Première précaution : ne jamais reconnaître l'évidence. Te demande-t-on s'il fait jour en plein midi, si l'eau mouille, si le feu brûle, garde-toi bien de répondre. Prends un air profond, inspiré.” 
 Casamayor

CASAMAYOR

L'ART DE TRAHIR

 


 Chapitre 5

Le meilleur des mondes


Avant de t'engager, prends encore le temps d'observer le monde que tu veux conquérir.

Les trois « États » du temps des royautés, les classes sociales du temps des Républiques, cachent la plus grande distinction qui existe entre les hommes et qui juxtapose deux catégories : dans l'une, les hommes qui n'ont pas besoin de se justifier. Dans l'autre, ceux à qui des justifications sont demandées, avec une tracasserie qui grandit proportionnellement à leur humilité.

Les puissants ne font pas de procès, pas plus qu'ils ne font la queue à un guichet. Ils n'ont pas à prouver leurs mérites par ces documents si difficiles à obtenir que les citoyens ordinaires enragent ou se découragent. Ils ne connaissent pas de concurrents car ils bénéficient globalement d'un préjugé favorable, ils sont choisis d'avance. La puissance est un résultat, l'addition de l'hérédité, du labeur, du hasard ou du crime. C'est un diplôme polyvalent, préférable à tous les autres.

Mais alors que les puissants jouissent d'un régime préférentiel, tandis que les citoyens sont soumis au régime commun, les premiers font croire aux seconds qu'il n'existe qu'un seul régime valable pour tous.

Comment s'y prend-il, ce monde cachottier?

Certains de ses procédés sont primitifs. Il se borne à affirmer ses mérites. D'autres sont plus élaborés, comme l'administration à haute dose du mythe juridique, qui est un redoutable euphorisant. Enfin, et c'est le plus subtil et le plus efficace, l'entreprise générale pour culpabiliser le citoyen. S'il n'admirait pas les résultats, il serait ingrat, s'il ne reconnaissait pas les vertus de l'équilibre logique des lois et des besoins, il serait fou, mais en outre, et c'est là l'idée géniale des oppresseurs, après avoir endormi leurs victimes ils les éveillent en sursaut sous l'aiguillon du remords.

D'abord une affirmation et, suprême habileté, une affirmation véridique mais qui se cantonne à une partie de la vérité

N'êtes-vous pas libre d'aller et de venir, de dire et d'écrire, et certes encore bien davantage de penser? Cette pensée libre, à qui tout un effort de progrès a emprunté son nom, n'est-elle pas installée irréversiblement dans nos moeurs? Comparez l'aisance dans laquelle peut évoluer notre conscience, avec la persécution de nos ancêtres du Moyen Age, et les tortures du bourreau. Aujourd'hui, grâce aux efforts victorieux des hommes de bonne volonté, couronnés par des législations progressistes, nous jouissons d'une liberté qui se manifeste encore dans de nombreux pays sous la forme de pluralités de partis, de l'existence d'oppositions et de la faculté pour chacun de voter pour qui il veut. Demandons à ceux qui critiquent les agents de l'ordre l'aumône d'un peu de bon sens. Comment circuleraient-ils, s'il n'y avait pas de gardiens aux carrefours? Seraient-ils en mesure de veiller eux-mêmes à leur sécurité, si des hommes souvent exposés au danger de mort n'y veillaient pas eux aussi? Et même si le déploiement de certaines troupes casquées fait peser parfois le poids du Pouvoir, à quel pourcentage se monte la durée de telles démonstrations, si l'on compte sur une année entière? On évite des troubles pendant quelques jours, pour jouir de la paix pendant des mois. C'est la reconnaissance et non l'irritation qui devrait inspirer les citoyens. Si la société moderne est coûteuse et si les citoyens travaillent à peu près autant pour elle que pour eux, quel mal y a-t-il à cela? Une solidarité payée n'en est pas moins une solidarité. La participation onéreuse de chacun au bonheur de tous devient une assurance qui garantit l'unité nationale. Et puis, ce que nous payons, n'est-ce pas le prix de nos nouvelles exigences? Nous voulons être nourris, soignés, hébergés, transportés, retraités, honorés, choyés par un confort de plus en plus raffiné. Nos métros, nos trains glissent sans secousses, nous communiquons avec nos semblables à des milliers de kilomètres à la vitesse de la lumière, nous nous impatientons si des incidents techniques nous retardent tant soit peu et remplacent l'instantanéité à laquelle nous sommes accoutumés par une durée de quelques minutes. Nous voulons que les microbes soient vaincus avant même de nous atteindre, que nos dommages soient réparés avec exactitude, que notre avenir suive une pente de prospérité croissante. Nous ne voulons pas être menacés par nos voisins, nous voulons qu'on nous ménage un repos durable et des amusements nombreux. Nous voulons que notre volonté même soit alimentée et renouvelée, que non seulement nos besoins, mais aussi nos caprices soient satisfaits et que notre intelligence stimulée par l'instruction, par le spectacle et la lecture, dessine elle-même le monde de demain. Et nous ne tiendrons la société quitte de ses obligations envers nous que si elle le réalise sans délai, selon nos voeux. Ainsi, maîtres du monde réel, nous voulons aussi l'être du monde imaginaire.

L'histoire de ces dernières années, les conquêtes de la science, ont prouvé que cette maîtrise était réalisée. Et, par-delà les succès, demeure toujours accessible cette frange où la critique s'exerce sans contrôle et sans sanction. Comment devant de telles évidences parler de société trop chère et de société de répression? C'est plutôt société de propulsion, de promotion, qu'il faudrait dire... Il n'y a pas deux justices et la seule qui vaille est celle qui reconnaît les mérites de notre époque.


Nos grands-pères tenaient pour vrai qu'au sommet, près du Ciel, était la Constitution d'où l'autorité descendait majestueusement par degrés qui avaient pour nom la loi, oeuvre respectable du Corps législatif, le règlement, oeuvre consciencieuse des ministères, qui se démocratisaient peu à peu en circulaires rédigées par des agents compétents et en arrêtés, fruits de la pratique administrative, soucieuse de l'intérêt bien compris de chacun.

Cette harmonieuse architecture est la justification de notre société. Son succès trouve sa source dans une vieille imposture qui feint de séparer le Droit et la Force. Des campagnes orchestrées depuis deux cents ans soulevèrent l'indignation dans toutes les occasions où « la Force primait le Droit ».

Ce sont les mêmes « indigneurs publics » qui flétrissaient les gouvernements pour qui un traité est un « chiffon de papier ». Beaucoup de consciences d'amadou se sont enflammées. On a laissé leur ardeur se consumer et on leur a déclaré que chez nous le Droit régnait, que par conséquent la Force était écartée puisqu'ils sont incompatibles, et qu'ainsi les citoyens ne pouvaient que se féliciter de vivre dans le meilleur des mondes.

La phrase : « C'est bien, parce que c'est légal », a été enfoncée par tous les moyens dans la tête des citoyens. Alors que, sous tous les régimes, la seule phrase qui traduise fidèlement la réalité est la suivante : « C'est légal, parce que je le veux. » Dans le vocabulaire, lui aussi expurgé et domestiqué, la loi exclut le privilège, c'est-à-dire qu'il n'y a plus de loi privée, de loi pour quelques-uns, nobles ou curés, et que la loi est désormais publique, c'est-à-dire générale, égale pour tous.

Une fois proclamée l'abolition des privilèges, les bouches se sont refermées, la faim a été satisfaite, le peuple est rentré dans le rang. Et cependant ces privilèges abolis étaient les moins graves, ils étaient apparents, ils étaient visibles, on pouvait même les éviter. Si le privilège d'un homme consiste à pouvoir exiger de ses semblables qu'ils descendent sur la chaussée pour lui laisser tout le trottoir, on peut et on doit être scandalisé, mais il n'en demeure pas moins que le privilégié se voit de loin, il apparaît comme un phénomène et il est toujours possible à chacun de nous de changer de trottoir en passant de l'autre côté de la rue. Au contraire, vous êtes totalement désarmé devant un homme à l'apparence identique à la vôtre, vêtu comme vous, qui n'élève pas la voix et qui cache sous son uniformité sa puissance singulière, parce qu'il a de l'argent, des amis, des ressources intellectuelles qui permettent de tourner la loi qu'il a peut-être faite lui-même en en rédigeant le texte d'une manière dont il peut tirer parti, ou plus simplement parce qu'il sait cacher ses désirs, dominer son énervement, peut-être parce qu'il a pu en satisfaisant les premiers apaiser le second. Il vous appelle frère et il vous tient pour esclave.

Il existe encore quelques privilèges apparents, politique, justice, diplomatie, qui cachent les autres, ceux de la police, des finances, parfois de la presse et du corps médical et à l'occasion de tout groupe suffisamment menaçant. De nos jours, l'imposture de la loi est percée à jour.

L'on ne signe plus de traité de paix, tant ont été dérisoires les traités antérieurs. Les lois sont, soit violées, comme celles qui protègent par exemple une partie du territoire contre l'exploitation des marchands de joie, qui s'assurent peu à peu le monopole des denrées fondamentales - la mer, la montagne et le grand air -, soit mortes avant même d'avoir vécu. Il en est ainsi de toutes les mesures prises pour assurer la liberté individuelle.

En outre, tant de lois votées à grand tapage attendent pendant des années leur décret d'application et restent, d'un commun accord, lettre morte, que les citoyens ne peuvent plus ignorer qu'ils sont trompés par leurs législateurs. Enfin, de quoi faire retourner dans leurs tombes les bons bourgeois rédacteurs des codes, la loi est entrée dans la clandestinité. On peut la chercher comme le furet. Elle est quelque part, il y a même lieu de penser que de nos jours elle est partout, mais totalement invisible. Elle peut jaillir soudain de l'ombre pour frapper d'une façon imprévisible. On disait bêtement: « Nul n'est censé ignorer la loi. » On se croyait tranquille avec la règle dite de la non-rétroactivité des lois. C'est écrit dans la Déclaration des droits de l'homme, à laquelle se réfère, avec un sérieux de plomb, notre actuelle Constitution. Texte dérisoire infiniment moins important dans la vie pratique que l'arrêté d'un préfet. Et personne ne parle de lois inconnues, de lois inconnaissables, de ces recueils de milliers de pages qui ne sont connus que par des hommes dont le nombre peut se compter avec les doigts d'une seule main... Mystification ou escroquerie, selon que l'on est porté à la blague ou au drame.

En fait l'oral prime l'écrit comme la faveur prime le droit. Un signe écrit au même titre qu'un chiffre, a la même signification apparente pour le banquier et pour le clochard, pour le ministre et pour le manoeuvre. Mais notre civilisation écrite est enclavée dans une civilisation orale. Il suffit pour s'en convaincre de se poser la question suivante : « A-t-on jamais vu un fonctionnaire de grade élevé recevoir par écrit des instructions importantes? » Tout le monde sait que tout se passe par téléphone. Certes, des notes de service, les lettres de rappel, inondent les bureaux, mais à quoi aboutissent-elles? Les circulaires les plus superlativement impératives ont depuis cent ans exigé des juges qu'ils respectent la liberté individuelle, elles n'ont pas empêché les prisons de se remplir de gens qui n'auraient jamais dû y entrer. Qu'un personnel aussi peu révolutionnaire que le personnel judiciaire n'en ait tenu aucun compte donne la mesure de la vanité de l'écrit.

Qui envisage le phénomène avec une lucidité scientifique constate que l'éruption d'un nouveau texte dans le champ d'action d'un fonctionnaire provoque toujours une réaction défavorable. On commence par dire : « C'est idiot, ils n'y connaissent rien.» Ces « ils » qui donnaient tant d'inquiétude à Tartarin de Tarascon et qui sont beaucoup plus redoutables aujourd'hui que de son temps! Éloignés de la source des consignes nous les suspectons et avec raison, car une consigne est rarement économique. Elle s'ajoute toujours à la précédente, elle impose une nouvelle activité qui dérange les habitudes, qu'il faut apprendre. C'est un outil dont on se sert mal. Échangez avec un archer qui plante sa flèche au cour de la cible, son arc contre un fusil. Il ne saura pas par quel bout le prendre. Il lui faudra trois mois d'apprentissage. Et pendant ce temps-là, avec quoi va-t-il se défendre? A coups de crosse!

Une règle nouvelle peut-elle guérir un mal, supprimer un défaut? On ne saurait répondre oui sans précaution. En effet, il n'est pas d'exemple de relations humaines dont les hommes ne soient pas parvenus à s'accommoder. Sauf dans le cas des grandes mutations de civilisations qui changent non seulement les relations, mais les valeurs au nom desquelles elles se sont établies, les hommes se débrouillent toujours. Substituer l'étrangeté à la familiarité, c'est provoquer des difficultés et même des drames. Qu'une règle nouvelle survienne, il faut commencer par l'apprivoiser. C'est la tâche des meilleurs agents, qui prend du temps, beaucoup plus que n'en demande un texte pour être lu.

D'ailleurs ce texte tombe toujours dans un climat défavorable. Il est officiel, donc apparent. Il ne doit pas choquer, donc il a été élaboré par concessions successives. En pratique, le nouvel écrit ne parviendra à émerger au niveau de l'ordre des choses que s'il ne contient qu'une minime transformation de la situation; sans quoi, il sera raboté par le conformisme tout-puissant. Une loi écrite, même vêtue, ornée des plus riches atours, n'est jamais qu'un être débile qui essaie de se faire admettre dans une maison inhospitalière.

Au contraire, la parole est reçue à oreille et à coeur ouverts. D'abord, c'est très flatteur qu'un supérieur s'adresse à toi. Il condescend à nouer avec un subordonné une sorte de connivence. Et puis, l'instruction donnée oralement ouvre le délicieux jardin des actions clandestines, les espoirs chatoyants de faveurs. Comme si le dieu hasard, écartant ses propres aléas, te donnait un billet que son clin d'oeil fait espérer gagnant. Et puis, chacun de nous a devant les yeux l'exemple du succès de ceux qui ont compris à demi-mot. Il ne s'agit pas de lécher les pieds et de s'aplatir servilement devant le tyran, il suffit d'être un peu malin. Au surplus, une telle conduite fait plaisir. On ne tient jamais assez compte de l'amusement, et c'est amusant d'être sollicité par plus fort que soi. Il existe bien des chefs imbéciles qui prennent un ton de commandement au bout du fil. Ils n'y restent pas longtemps. 

Ceux qui réussissent sont polis, aimables, persuasifs, et tout le système législatif ou réglementaire est parcouru par une chaleur humaine qui monte en ondes rassurantes. Arrive devant une administration froide, tu seras glacé et dégoûté. C'est souvent l'effet recherché. Fais passer le courant - oh! sans violer les textes, sans enfreindre les lois -, rien qu'un peu d'ardeur : sois, comme on dit, recommandé, tout devient facile.

La parole est fluide, elle seule peut traduire l'arrondi des gestes, l'éclat du regard, la subtilité de l'intention. Elle ne précise pas, à une seconde près, le moment de la mise en route de la machine. Il est si facile, même en suivant les voies de la plus scrupuleuse procédure, de laisser passer le mauvais moment, de profiter de l'occasion. Demande quelque chose à un fonctionnaire, et tu n'auras pas besoin d'écouter la réponse. Tu la connaîtras rien qu'en observant son visage, ses mimiques, ses mains.

Enfin, pour que l'adoration de ses adorateurs soit encore plus fervente, la société a réussi à les persuader de leur indignité. Convaincus qu'ils n'ont pas d'autre recours que leur société, ils la défendent jusqu'à la mort.

Qui connaît la force des préjugés cherche à en être le bénéficiaire. Si nous parvenions à nous libérer de l'idée même de bénéfice, les armes tomberaient toutes seules des mains des oppresseurs.

Ils n'ont d'ailleurs plus besoin d'armes, ils ont gagné la partie. D'abord parce que, selon l'occasion, chacun de nous rentre de tout son cour dans le rang. Mais surtout parce qu'en dehors de toute occasion, les hommes ont accepté et désormais nourrissent en eux-mêmes la conviction de leur culpabilité. Merveilleuse réussite psychologique. Il n'est pas besoin de les battre, de les brimer, de les punir. Les hommes savent tous où est le frein. S'ils passent outre, ils s'attendent au pire, et dans la vie courante, par prudence, ils demeurent très en deçà des limites permises. Tel est le succès de la répression qu'elle n'a plus à s'exercer et que les coupables, parce qu'ils permettent à l'appareil répressif de se montrer, aident à maintenir les innocents dans une inquiétude salutaire.

Peu importe si ceux qui maintiennent l'ordre et vers qui devrait nous porter une confiance fraternelle provoquent la panique par leur seule apparition. Peu importe que la crainte d'une critique paralyse toute initiative, peu importe si un automobiliste qui trouve un blessé sur la route hésite à le charger à son bord de crainte d'être accusé de l'avoir écrasé. Les hommes vivent de nos jours sous le coup d'une accusation permanente. Il faut qu'ils aient toujours dans leur poche des tas de justifications, une pour chaque situation. Faute d'en être munis, ils devront se lancer dans une défense difficile, hasardeuse, qui commence nécessairement par une négation: « Non, ce n'est pas moi », « Non, je n'y suis pour rien ». Négation qui provoque toujours une réaction bien propre à aggraver l'hostilité. Il faut expliquer. Mais, expliquer c'est être confus tout d'abord, et, bien vite, contradictoire. Or, se contredire, c'est s'accuser, et le tour est joué. Accusé virtuellement par la société, le citoyen en vient vite à s'accuser lui-même. Il confirme sa condition. Il ne reste plus au pouvoir qu'à l'officialiser par une condamnation. Il peut même s'en dispenser. Le coup a été déjà porté, le résultat est acquis. Sors de prison, ou seulement d'un local de police, je te défie de ne pas regarder à droite et à gauche comme une bête traquée et de ne pas raser les murs.

D'ailleurs, tu aurais raison. Du haut de leur hermine, les pontifes proclament que l'acquittement n'est pas une preuve d'innocence. Eux aussi ont raison. Mais s'il n'est pas prouvé que l'accusé soit innocent, l'acquittement prouve que c'est la société qui est coupable, soit parce qu'elle n'a pas été capable de démontrer une culpabilité, et dans ce cas elle a manqué à son devoir, soit parce qu'elle a emprisonné, humilié, blessé un innocent, et elle devrait être condamnée. Hypothèse ingénue et qui fait sourire, car le praticien sait que la première condition de toute condamnation, c'est, pour le condamné, d'être à un moment ou à un autre le plus faible. Or la société est la plus forte. Si elle accepte certaines responsabilités, si les différents agents de l'État engagent sa responsabilité judiciaire dans de nombreuses circonstances, ce n'est pas par souci de justice, car aucune institution judiciaire n'a jamais pu s'imposer au Pouvoir, c'est par faveur octroyée et seulement dans les occasions qui n'atteignent pas le Pouvoir lui-même, mais au contraire le renforcent. En obéissant aux lois le Pouvoir montre l'exemple, cherche à donner mauvaise conscience à ceux qui les enfreignent et procède comme le spéculateur qui affame des populations pour édifier sa fortune ou qui plus simplement, en amassant sa fortune, n'a même pas conscience qu'il peut léser qui que ce soit, mais qui ne manque jamais de faire l'aumône à un pauvre.

Une lettre recommandée donne des battements de cour, une convocation officielle, surtout si elle émane d'une autorité judiciaire, déclenche une crise nerveuse, l'audition devant un tribunal, même comme témoin, constitue une épreuve dont il faut des mois pour se remettre, la vue d'un uniforme fait monter la sueur aux tempes, et telle est la gravité de la maladie que le langage est bien forcé, à la suite de constatations millénaires, de confondre le verbe juger avec le verbe condamner. Se sentir jugé par les autres, passer devant des juges, situations humiliantes, affolantes, qu'il s'agisse d'un examen professionnel, d'un concours de beauté, d'une audience de Cour d'assises, qu'il s'agisse de faire une visite, de postuler un emploi, de jouer aux boules... On se demande si on sera à la hauteur, si l'on parviendra à écarter le concurrent, si on ne sera pas ridicule. Le fonctionnaire hiérarchisé ne fait rien sans demander, tacitement, pardon à son supérieur.

Le sentiment d'accusé, par le truchement de l'esprit de concurrence, agrémenté de peur et d'irritation, vient de cette source inépuisable de la malédiction humaine : l'orgueil. L'orgueil est le plus grand allié de la répression. Il asservit les citoyens, les livre aux pires agents du pouvoir et entretient leur sentiment de culpabilité.

Heureusement, la société de répression n'est pas sans se nuire à elle-même. À répandre le virus de la faute, à entretenir le mal, elle décourage la vertu. En débilitant le citoyen, elle scie la branche sur laquelle elle s'est elle-même installée. À multiplier les soupçons, elle entrave les services. Elle tarit les sources mêmes qui l'abreuvent, elle commence à se flétrir par l'intérieur et si son teint fait encore illusion, son coeur hypertrophié par l'effort n'assure plus la circulation.

Les scories et les cendres envahissent son foyer. Ses gestes ne sont plus coordonnés. Elle agite des menaces qui dégénèrent en catastrophes. Ce qui la fait tenir debout, c'est d'abord le regard des hommes qui se forcent à croire en elle par peur du vide, de cet abîme fictif où ils risquent de tomber.

Casamayor

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